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Le nonsense pour (re)trouver le sens

« À quoi peut bien servir un livre où il n’y a ni images, ni conversations ? »

Telle est la première question que nous pose Alice, une enfant de moins de dix ans, au début du conte de Lewis Carroll, conte qui met en récit une transformation réussie en monde chaotique grâce au désapprentissage des règles (absurdes) qui gouvernent notre vie.


« À quoi peut bien servir un livre où il n’y a ni images, ni conversations » relève de la question absurde pour un adulte car n’y a-t-il rien de plus normal qu’un livre sans images pour un adulte ? Voyons néanmoins si la réponse est aussi évidente que cela en la réintégrant à la liste des questions que nous avons pu formuler depuis un an ou que nous nous formulons encore actuellement :

« À quoi peut bien servir un travail sans présentiel ? »

« À quoi peut bien servir un monde sans contact ? »

« À quoi peut bien servir une journée éternellement répétée ? »


La première réponse qui peut nous venir à l’esprit est « rien » et pourtant ce « rien » n’est pas rien et même d’une grande importance comme nous l’explique Louis Coquelet dans « l’éloge de rien » . Alice nous dit la même chose : ces questions d’Alice que nous avons ressassées nous invite à relire différemment le présent : Qu’est-ce qui est normal ou anormal ? Qu’est-ce qui fait sens ou non ?

Se poser ces questions ce n'est pas rien ! C'est faire taire nos "routineuses de la pensée".


Néanmoins, s’interroger sur le sens (la direction et la signification), en contexte incertain et chaotique, peut conduire à un sentiment de vide existentiel, à une impression de tourner en rond sans issue possible, ou au mieux une issue pour la quinzaine à venir.

Nous nous sommes toutes et tous fait beaucoup de nœuds au cerveau à chercher le sens, mais peut-être pas les bons. Explications avec une autre approche du non-sens pour (re)trouver le sens.


Pourquoi le nonsense est-il un puissant activateur d’idées réellement neuves et de nouveau sens ?


1/ Le sens du nonsense ou pourquoi le nonsense n’est pas n’importe quoi Parce que le nonsense nous offre un supplément de sens qui ne nous était pas accessible.

En résumé, le nonsense tel que promu par Lewis Carroll, mathématicien et logicien, l'a imaginé est un « jeu avec l’ensemble des connaissances et croyances qui forment le cadre ou l’arrière plan ordinaire supposé naturellement évident »* Le nonsense vise à bousculer la réalité stable et logique que nous nous évertuons à penser ou maintenir.


Le nonsense n'est pas absence de sens-même ; au contraire, le nonsense cherche joyeusement l'absent, l'implicite, les prémisses et tous nos présupposés ou angles morts qui nous faut peut-être penser faux ou penser-dépassé.


Exemple 1 : Nous sommes dans le chapitre intitulé "un thé extravagant", et le personnage du Chapelier Fou essaye de « réparer » le Temps qui s’est arrêté et semble « cassé ». Quand le Temps est cassé tout part dans une direction inattendue. Lorsque le comparse du Chapelier Fou, le Lièvre de Mars, dit alors à Alice :

- " Prends donc un peu plus de thé."

- "Je n'ai encore rien pris" répondit-elle d'un ton offensé. Je ne peux pas prendre quelque chose de plus."

Il présuppose qu’elle en a déjà pris, d’où la confusion d’Alice dont la tasse est restée vide (Alice n'a jamais été servie). Il semble absurde de proposer quelque chose qu’on ne possède pas. Il présuppose qu’elle en a déjà pris.


Combien de fois faisons-nous la présupposition de l'évidence : que quelqu'un sait quelque chose, possède quelque chose... ? et cela embarque une relation, un projet dans une mauvaise direction, une incompréhension totale ?


Exemple 2 : Nous sommes toujours dans le chapitre intitulé "un thé extravagant"


- "Quel jour du mois sommes-nous ?" demanda le Chapelier en se tournant vers Alice. (Il avait tiré sa montre de sa poche et la regardait d’un air inquiet, en la secouant et en la portant à son oreille de temps à autre).

Alice réfléchit un moment avant de répondre : "Le quatre.

- "Elle retarde de deux jours !" murmura le Chapelier en soupirant. [...]

Alice, qui avait regardé par-dessus son épaule avec curiosité, s’exclama

- "Quelle drôle de montre ! Elle indique le jour du mois et elle n’indique pas l’heure !"

- "Pourquoi indiquerait-elle l’heure ?" murmura Le Chapelier. "Est-ce que ta montre à toi t'indique l'année où l'on est ?"

- "Bien sûr que non", répondit Alice sans hésiter ; "mais c’est parce qu’elle reste dans la même année pendant très longtemps."


Combien de fois apportons-nous des justifications absurdes pour éviter de perdre la face au lieu de dire "je ne sais pas" ?



2/ Pourquoi utiliser le terme anglais « nonsense » plutôt que la version française "non-sens" ? Parce qu'il est joyeux, léger et offre une large palette de jeux avec des dérapages ultra-créatifs très contrôlés. Le nonsense anglais est plus large dans son acception et ses procédés : il fait appel à l'humour, au joyeux, à la légèreté ; il nous aide à ouvrir de nouvelles portes et non à nous enfermer dans nos modes de pensée par défaut. Le nonsense "arrache vraiment les mots et le sens des mots à leur carapace" en utilisant une grande diversité de jeux de langage.

En français, le "non-sens" reste communément beaucoup plus restreint à l'inverse de la logique, l'illogique. Il nous renverrait ainsi uniquement à l’absurde, à l'absence de sens logique, ou de cohérence. Ce non-sens-là nous interroge sur le sens de façon souvent pessimiste, comme par exemple le théâtre de Beckett où des personnages sont enfermés dans un langage qui se répète comme un disque rayé sans fin possible, ni rebond ("Oh les beaux jours") ou encore « la métamorphose » de Kafka qui nous raconte l’histoire d’un homme qui se réveille un matin métamorphosé en un horrible insecte (absurde). La première question (absurde) que Gregor Samsa (l'homme-insecte) va se poser c’est "comment je vais faire pour aller au travail ?". Son horreur ne vient pas de "Ah mon Dieu je suis un insecte", il ne s’étonne presque pas. Il est simplement ennuyé car il se demande "comment je vais faire pour bouger mes pattes ?" S'ensuit un recroquevillement terrible.


Ce non-sens-là interroge bien sûr notre grille de lecture du monde et nous interpelle : "Quand on se lève le matin se dit-on c'est quoi mon horaire ?" OU "Qu'est-ce qu'est-ce que j’ai envie de faire (différemment) ? Comment réussir ma journée, ma semaine ? Compte tenu du contexte que nous vivons actuellement, c'est un peu plombant si je peux me permettre cette expression triviale surtout dans la logique stratégique du RX-Thinking© où la vision du succès c'est le monde en beau, en commun, enthousiasmant et durable.


Les dérapages contrôlés de Lewis Carroll sont rendus possibles car il est à la fois logicien et poète : il libère l'imagination en poussant la langue et les mots dans leurs derniers retranchements en inventant des mots et des situations.


Marina Yaguello, célèbre linguiste, explique dans « Alice au pays du langage », le propre du jeu (utilisé par Lewis Carroll) est est de conjuguer la turbulance et la règle, la liberté et la contrainte. Le jeu c’est aussi une révolte contre le cliché, la redondance, le stéréotype, tout ce qui fait que les mots fonctionnent comme des automatismes, sans entraîner une pensée, sans signifier."


Elle définit ainsi les deux principales anomalies linguistiques utilisées par Carroll (qui sont utilisées dans les sprints RX-Thinking©) :

  • L’énoncé n'a pas de sens (a priori) parce que les mots n'existent pas Dans "De l'autre côté du miroir" (1871), la suite d'Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll invente le mot "Joyeux non-anniversaire", un événement célébré trois-cent soixante quatre jours par an, sauf celui de son anniversaire. L'intérêt est de pouvoir le célébrer plus souvent et de faire émerger une autre façon d'aborder un sujet, une situation. La "gratitude" attitude qui se développe actuellement n'est-elle pas une forme de cadeau quotidien ou "cadeau de joyeux non-anniversaire" que nous nous faisons à nous-mêmes tous les jours ?

  • l'énoncé est en contradiction avec la logique et en particulier la logique des présupposés et de l’implication, cf. Exemple 1 cité plus haut avec le Chapelier Fou qui invite Alice à reprendre du thé alors qu'elle n'a pas été servie et présuppose qu'elle a été servie.