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Descartes 2.0 : je pense donc je suis un programme


Ce billet interroge, en écho à la phrase d'Hervé Le Tellier, sur la façon dont nous avons pensé pour trouver des solutions durant le CoVid-19 et ce que cela nous dit pour "l'après Covid-19" : l' #ImaginationAugmentée n'est plus une option


Le titre est bien sûr emprunté à Hervé Le Tellier dans son livre "l'Anomalie" qui a reçu le prix Goncourt 2020 et pour lequel je m’étais amusée à relever les 3 phrases inspirantes avant sa nomination.


Avant de rentrer dans l'aspect qui nous intéresse le plus en creux de cette "maxime", rappelons brièvement de quoi nous parle ce livre (pour celles et ceux qui ne l’auraient pas lu), tout en essayant de ne pas dévoiler tout le scénario.


Une faille temporelle plonge les personnages du roman dans une sorte de présent perpétuel où le même phénomène se produit plusieurs fois à intervalle décalé : un même avion décolle ainsi à quelques mois d’intervalle (+ trois mois) avec toujours les mêmes personnages à bord.

Il s'ensuit un scénario totalement inédit puisque de fait, chaque passager qui est retourné chez lui après son premier voyage en avion va se retrouver face à son clone arrivé trois mois plus tard. Chacun devra alors faire son choix de rencontrer, dialoguer, accepter ou non son clone-de-trois-mois-d'écart et décider de la suite à donner à sa nouvelle histoire.


Le livre est riche en références pour susciter de multiples analyses (psychologiques, créatives, technologiques, philosophiques...), la phrase "Descartes 2.0 : je pense donc je suis un programme" en est un exemple.


L'auteur nous invite à relire (avec humour) la certitude première de Descartes et instille le doute en proposant une approche revisitée du "mythe de la caverne" : nous serions peut-être prisonniers, non pas d'images, mais révolution numérique oblige, d'un programme, un "malin génie" ou algorithme, qui nous tromperait volontairement : notre histoire serait déjà écrite et nous nous contenterions de la dérouler sans nous en rendre compte.


Il ne s'agit pas d'alimenter les théories du complot mais de nous demander si nous ne pensons pas trop comme des algorithmes et plus largement comment nous pensons (dans) la faille temporelle du Covid-19 ?


Prenons un exemple concret avec la chanson "Daddy's car" pour mieux cerner ce que peut produire ou "penser" un algorithme d'Intelligence Artificielle :



"Daddy's car" est tout simplement une nouvelle chanson des Beatles conçue par l'agence Flow Machines qui propose de la Créativité Augmentée grâce à l'Intelligence Artificielle. Concrètement pour produire/penser cette nouvelle oeuvre, la machine a été nourrie du catalogue entier des Beatles. Puis l'Intelligence Artificielle grâce au programme défini par un humain (elle n'a donc pas d'autonomie propre malgré tous les fantasmes liés) va CALCULER et APPRENDRE les schémas qui font une oeuvre musicale des Beatles (c'est l'exemple que nous avons pris mais cela s'applique à tout domaine). Pour ce faire, la "machine" a dû être exposée à des milliers d'heures de musique pour reconnaître les schémas qui font une oeuvre musicale.

Voilà une belle démonstration des prouesses créatives de l’Intelligence Artificielle (IA) qui repose sur de nouvelles avancées dans le domaine de l’apprentissage automatique : une IA permet aux programmes informatiques de calculer les choses d’une manière similaire au cerveau humain. Elle établit un scénario de réponse.


Cependant, la clé au manque de créativité réelle des machines réside dans le mot CALCULER. L'exemple utilisé avec "Daddy's car" révèle un algorithme soigneusement contraint pour atteindre un objectif final très spécifique. Ces algorithmes vont tout simplement manipuler des symboles, puis enchaîner les résultats d’une manière à faire sens par rapport à l'objectif donné au départ par un humain : créer une nouvelle chanson des Beatles. Pour le philosophe américain John Rogers Searle, cela ne signifie pas COMPRENDRE , trouver le sens. Trouver le sens c'est le propre de notre caractère humain.



Pendant la période Covid-19, nous avons, pour la plupart, beaucoup pensé comme des algorithmes, en CALCULANT.


Notre créativité s'est exprimée en CALCULANT, en utilisant des programmes ou méthodes créatives que certains connaissent bien comme la méthode SCAMPER (voir détail ci-dessous) inventée en 1971 par Bob Eberlé pour stimuler l'imagination...en contexte stable, c'est-à-dire quand le cadre de pensée ne change pas. Pourquoi la méthode SCAMPER, très intéressante je le rappelle dans un monde stable ou dans l'ici et maintenant, nous fait penser comme des algorithmes et limite notre imagination, notre capacité à faire des combinaisons nouvelles d'images ou d'idées, de se représenter des situations possibles ?


Prenons l'exemple de ce que nous avons toutes et tous fait face à l'environnement ultra-contraint du Covid-19. Nous avons cherché de nouvelles réponses à un problème que nous avons posé de la façon suivante, au choix :

- Comment survivre ?

- Comment maintenir mon activité ?

- Quelles nouvelles activités développer ?

- Comment repenser mon espace personnel pour faire du télétravail ?

- Comment garantir la sécurité sanitaire ?...


Puis nous avons appliqué soit consciemment ou inconsciemment la liste de verbes d'action prônés par la méthode SCAMPER, un par un, pour trouver une nouvelle réponse :

  • Substituer : comment mettre un élément à la place d'un autre ?

  • Combiner : comment mélanger, combiner avec d'autres composants ou services ?

  • Adapter : comment changer des fonctionnalités, utiliser d'autres composants ?

  • Modifier : comment modifier les dimensions, augmenter ou réduire l'échelle, changer la forme, modifier les attributs (couleur, texture, son, odeur...).

  • Produire : comment produire d'autres usages à partir de mon expertise, ma technologie...?

  • Éliminer : comment éliminer ce qui n'est pas nécessaire (règles, composants, étapes...)

  • Réorganiser : Comment renverser, faire dans un ordre différent, modifier la position des composants, des étapes...?

Chacune des nouvelles réponses trouvées provient d'une forme de recombinaison de notre mémoire, de notre stock d'informations. Si nous n'avons pas été confrontés comme l'IA a une bibliothèque élargie de données, le résultat reste pauvre ou peut-être déjà dépassé.


Les trois bonnes nouvelles à souligner avec le SCAMPER :

  1. Nous avons été et nous sommes tous imaginatifs. Pour celles ou ceux qui pensent ne pas avoir de temps, ni de dispositions pour imaginer, ils ou elles l'ont donc fait en permanence. Nous avons toutes et tous convoqué les mécanismes de la simulation qui sont en jeu dans le travail de l'imagination et qui nous poussent au quotidien à anticiper, à évaluer le probable à le juger, à jauger de l'information par rapport à ce que nous connaissons et ce qui pourrait être.

  2. Nous avons appliqué concrètement notre imagination aux défis qui nous étaient posés. Nous avons tous été créatifs : nous avons essayé de repousser les limites du possible.

  3. L'imagination n'est pas si folle que cela. L'imagination est "la faculté du possible pratique" selon Ricoeur. Elle est notre capacité à formuler et concrétiser les images qui nous habitent et nous habilitent comme disait Gaston Bachelard En d'autres termes, l'imagination est bien liée à notre raison organisatrice et agissante.

...et la limite de cette imagination reproductive en terrain chaotique et en contexte de transition


Première limite : nous avons été créatifs en considérant que le monde restait stable ; nous avons essayé de continuer la suite en nous inspirant d'une des premières formes de l'imagination : l'imagination reproductrice ou mémoire imaginative.

Cette mémoire imaginative que nous avons utilisée se nourrit de notre stock d'images et d'informations que nous allons recombiner comme une intelligence artificielle (qui elle-même imite le cerveau humain) par rapport à un objectif clairement défini, en l'occurrence la liste des questions proposées plus haut.


Deuxième limite : nous voulons imaginer l'avenir avec un passé dépassé. La page blanche ne l'était pas, à y regarder de près, elle ressemble plutôt à un palimpseste : nous avons voulu manager l'inconnu comme du connu. Nous avons essayé de faire du nouveau en recombinant le connu (la mémoire d'un monde certainement dépassé) quand nous sommes dans l'inconnu. Le pire exemple dans ce cas est celui du telétravail où les cerveaux-programmes ont décidé de faire une translation automatique : 7 heures de travail = 7 heures de (télé)travail.

Voilà la limite de l'imagination reproductrice aujourd'hui si nous considérons qu'elle peut nous ouvrir l'avenir, elle nous ouvre uniquement l'ici et le maintenant.


Avons-nous uniquement calculé ou qu'avons-nous COMPRIS ?


Ce lien essentiel entre imagination et raison nous amène au deuxième niveau de définition de l'imagination : l'imagination qui ne se "contente pas" de recombiner mais qui invente, l'imagination créatrice, celle qui intensifie notre mode de présence au monde et notre compréhension de celui-ci (Bachelard).


Pour illustrer cette imagination créatrice, je ferai référence à un exemple un peu usé mais efficace : on n'a pas inventé l'ampoule en améliorant la bougie, ni inventé la voiture en imaginant un cheval qui courrait plus vite.

Ces nouvelles solutions ont exigé un saut de l'imagination et de la pensée.


Si continuer la suite, être créatif, semble rassurer bon nombre de personnes ou entités actuellement, le futur nous demande clairement d'habiter et de penser différemment le monde et notre rapport à lui. De nombreux modèles économiques sont complètement à ré-imaginer compte tenu du renversement des valeurs, des besoins mais aussi face aux défis environnementaux, sociétaux et sociaux.


Il nous faut donc être créateurs et non créatifs : créer de nouveaux possibles sans savoir vraiment à quoi ils peuvent ressembler. Cette démarche semble plus exigeante car il s'agit de penser et de maintenir une pensée de l'ouverture, aux autres, dans une réalité qui veut (encore) maîtriser, évaluer et fermer.

Le créateur crée du connu à partir de rien d’autre que du geste qu’il s’autorise à engager, c’est-à-dire qu’il crée à partir de rien d’autre que de lui-même, de sa capacité à bousculer joyeusement ses propres repères et à imaginer les impensés et les impensables pour trouver ce qu'il ne cherchait pas : un nouveau futur.


Dé-programmons-nous ! Après-demain, nous devrons recommencer le monde à partir de notre posture créatrice. Le RX-Thinking© nous propose de prototyper avec enthousiasme le futur : c’est-à-dire de créer un futur qui n’existera pas avant que nous l’ayons créé.


Le RX-Thinking© nomme Imagination Augmentée, clin d'oeil malicieux versus l'Intelligence Artificielle et son Imagination reproductrice, cette faculté qui intensifie notre mode de présence au monde et notre compréhension de celui-ci et invite à développer une nouvelle grammaire de l'imagination, imagin'éthique, résumée sous la formule :


Imagination Augmentée = (Forces d'inspiration + Variations Imaginatives) x sérendipité forcée


Laissons le mot de la fin à Baudelaire, défenseur de l'imagination créatrice comme la reine du vrai :

"Elle est l’analyse, elle est la synthèse ; et cependant des hommes habiles dans l’analyse et suffisamment aptes à faire un résumé peuvent être privés d’imagination. Elle est cela, et elle n’est pas tout à fait cela. Elle est la sensibilité, et pourtant il y a des personnes très sensibles, trop sensibles peut-être, qui en sont privées. C’est l’imagination qui a enseigné à l’homme le sens moral de la couleur, du contour, du son et du parfum. Elle a créé, au commencement du monde, l’analogie et la métaphore. Elle décompose toute la création, et, avec les matériaux amassés et disposés suivant des règles dont on ne peut trouver l’origine que dans le plus profond de l’âme, elle crée un monde nouveau, elle produit la sensation du neuf."

Baudelaire, Ecrits sur l’art



Avant de partir,

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